Book Review
Psychiatrie générale 
L’Homme de Vérité. Jean-Pierre Changeux. Paris: Odile Jacob; 2002. 446 p. 49,95 $CAN
Évaluation finale *: très bon
Revue par: Maurice Dongier, MD, FRCPC
Montréal, Québec
Ce n’est que récemment que la recherche scientifique s’est intéressée à la neurobiologie de la conscience. Rien d’étonnant à cela : conscience est synonyme d’expérience subjective, et au nom de l’objectivité, la psychologie, dans son effort de rigueur scientifique, l’avait exclue de son domaine. Depuis quelque temps, il n’en est plus de même : la vision de la conscience comme « boîte noire » par le behaviorisme pur et dur semble chose du passé. Les neurosciences cognitives et affectives ont acquis droit de cité, et visent à attaquer de front le problème des relations corps-esprit, longtemps réservées à la métaphysique.
La personne nous apparaît comme autonome, et le champ de notre conscience comme synthétique : perceptions, souvenirs, émotions, sentiments, projets s’intègrent en un tout. La pathologie psychiatrique, depuis les personnalités multiples jusqu’à la schizophrénie, est une dysfonction de cette synthèse. Comment se construit et s’organise cet ensemble qui constitue l’expérience subjective, et qui nous amène à dire « je » ou « moi », voilà un défi scientifique majeur qui désormais attire des milliers de chercheurs. Jean-Pierre Changeux occupe parmi eux une place éminente, du moins dans la littérature de langue française. L’auteur de L’homme neuronal, un best-seller de 1983, publie 20 ans plus tard L’homme de vérité. Les thèmes directeurs sont les mêmes. La vérité est donc à ses yeux neuronale? Même si la formule peut, a priori, choquer plus d’un, quoi de plus évident pour les « neurophilosophes », matérialistes radicaux dont Changeux fait partie : la représentation, élément de toute pensée et de tout discours, indispensable à la constitution du moi, est dépendante des neurones. De même, les perceptions préliminaires aux représentations comportent toujours une part de projection. Toutes deux ne peuvent donc être que mélange de vérité et d’erreur. Changeux est le premier à admettre les limites de la vérité, non bien sûr en tant qu’absolu mais en tant que représentation par l’être humain. Il nous montre comment « la matière pensante » projette en permanence de l’information en direction du monde extérieur, loin de recevoir passivement son empreinte; elle crée ainsi des représentations subjectives. Il conçoit le cerveau comme « un système neuronal motivé, muni de dispositions innées à acquérir des connaissances, à explorer le monde et à le classer en catégories » (p 63). Par exemple, gagner de l’argent à un jeu vidéo déclenche une libération de dopamine dans le corps strié, et une activation des neurones du cortex frontal (dorsolatéral et orbital). De nombreuses pages sont consacrées à la démonstration de la plasticité du cerveau, au fait que les expériences vécues modifient les connexions synaptiques : le software remanie continuellement le hardware, comme Donald Hebb, professeur de psychologie à McGill, en avait eu l’intuition il y a 50 ans. Le nombre des synapses évolue continuellement en plus ou en moins jusqu’à la mort, extrêmement rapidement au cours de la vie du bébé, de façon décroissante pendant la vieillesse.
La mort cellulaire, programmée ou non, est influencée par l’activité des réseaux en cours de développement. Par exemple, l’apprentissage de l’écriture braille produit des changements très significatifs de la connectivité cérébrale (évolution épigénétique de la connectivité); le caractère unique de chaque personne se construit ainsi comme une synthèse singulière de son héritage génétique et de son expérience personnelle dans l’environnement social et culturel qui lui est propre.
Au cours des millions d’années de l’évolution des espèces, l’activité endogène d’organisation représente le monde avec un souci d’exactitude qui va croissant. On retrouve cette progression vers la vérité dans la maturation graduelle de chaque cerveau humain et c’est cette auto-organisation que Changeux baptise « motivation » des réseaux neuronaux.
Lorsque les neurobiologistes s’attaquent à de tels problèmes, ils ne peuvent que dialoguer avec les philosophes puisqu’ils envahissent le terrain longtemps réservé à la métaphysique. Grosso modo, les « philosophes de l’esprit » et les neurobiologistes se divisent en deux groupes. D’un côté, ceux qui sont convaincus, comme Jean-Pierre Changeux, Paul et Patricia Churchland, Francis Crick et bien d’autres, que le « problème dur » de l’émergence de la conscience est réductible aux mécanismes cérébraux. De l’autre côté, ceux qui estiment que le problème est insoluble; c’est le groupe qui a été nommé « Mysterians », auquel appartiennent Colin McGinn ou David Chalmers.
Le présent livre est l’élaboration d’une série de conférences présentées en 1998 à l’Université Harvard. Il est remarquablement documenté, repose sur un appareil de références expérimentales imposant, et témoigne d’une vaste culture, non seulement scientifique mais aussi philosophique, littéraire et artistique.
Changeux conclut en citant Diderot : « Le seul plaisir durable est—et sera toujours—dans la connaissance objective. » C’est aller loin dans le dogme scientiste. Mais il nous avertit en même temps qu’il laisse « à des écrits futurs l’analyse plus approfondie de la communication intersubjective dans l’éthique et dans les arts » (p 411), tout en affirmant que « tout ce qui appartenait traditionnellement au domaine du spirituel, du transcendant et de l’immatériel est en voie d’être matérialisé, naturalisé et, disons-le, tout simplement humanisé ».
Il est clair que cet ouvrage, passionnant pour tout psychiatre qui veut réfléchir aux problèmes sous-jacents à sa pratique quotidienne, est l’ oeuvre d’un croyant fervent, dont la religion est la science. « Gageons que l’abandon de l’idée d’une âme immortelle, qu’entraîne naturellement le développement des recherches sur le cerveau, conduira à un bouleversement de notre conception du monde et de l’humanité, au moins aussi important que la révolution copernicienne. » .
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