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Article de synthèseL’insertion au travail de personnes souffrant d’une maladie mentale : analyse des caractéristiques de la personne
De nombreux auteurs ont souligné les difficultés que les personnes atteintes de troubles mentaux graves pouvaient rencontrer lors de leur insertion au travail (18). Ces difficultés se traduisent par un pourcentage élevé de chômage qui peut atteindre 80 % chez cette clientèle (911). Malgré limplantation de programmes de soutien en emploi, reconnus comme étant une pratique fondée sur des données probantes en vue daider cette clientèle à obtenir et à maintenir un emploi (1219; Corbière et Goldner, étude en cours), le pourcentage des résultats dinsertion au travail issus de ces services plafonnent en général à un taux de réussite de lordre de 40 % à 60 % (20). Il en résulte que de nombreux auteurs sinterrogent quant aux caractéristiques individuelles qui pourraient intervenir dans le processus dinsertion au travail de personnes souffrant de troubles mentaux graves (21,22). Dans cette dernière veine de recherche, plusieurs catégories de variables étudiées ont été prises en compte pour tenter dexpliquer linsertion au travail de cette clientèle, mais ont été en général considérées de façon exclusive. Les variables sociodémographiques et le diagnostic psychiatriqueDans leur revue des études portant sur la relation entre le diagnostic psychiatrique et les résultats dinsertion au travail, Cook et Razzano (23) mentionnent que la plupart des résultats ne sont pas en faveur des personnes atteintes de schizophrénie. Cependant, une méta-analyse (22) réalisée sur 17 études, dont lobjectif était dévaluer la relation entre les variables sociodémographiques (sexe, âge et race), le diagnostic psychiatrique et les résultats dinsertion en emploi, montre que les effets de taille sont minimes. Des études plus récentes révèlent aussi que les variables comme lâge, le sexe, létat civil, lappartenance à un groupe ethnique particulier, le niveau dinstruction, le diagnostic psychiatrique, lâge de la première hospitalisation psychiatrique et labus de drogues ne permettaient pas de distinguer les personnes qui obtenaient un emploi de celles qui nen décrochaient pas (2426). Cook et Razzano (23) observent que les résultats empiriques peuvent parfois paraître contradictoires et stipulent quune des raisons principales de ces divergences peutêtre due au type de résultats ciblés, lequel est souvent représenté par un seul indicateur dinsertion au travail. Ils suggèrent donc den évaluer plusieurs selon la qualité et la quantité de travail fournies. Quant à la situation financière de la personne souffrant dune maladie mentale, divers auteurs préconisent détudier les bénéfices indirects reliés aux incapacités ou handicaps, car ces derniers pourraient représenter un frein à lentrée sur le marché du travail ou encore restreindre le choix dexercer un travail compétitif à temps plein (2730). Dailleurs, Resnick et collaborateurs (28) montrent que laide financière publique est un prédicteur négatif de lemployabilité. Les variables cliniques et cognitivesCook et Razzano (23) mentionnent quil est important dévaluer lintensité et le type de symptômes associés à un trouble psychiatrique particulier pour prédire les résultats dinsertion au travail. Cependant, Green et collaborateurs (31) précisent que les symptômes positifs et négatifs de la schizophrénie sont considérés dans les études recensées, mais sont peu ou pas corrélés avec le fonctionnement de la personne. Dautres études révèlent que ce ne sont pas tant les symptômes positifs de la schizophrénie, mais plutôt les capacités cognitives des personnes qui sont les principaux déterminants de lemployabilité (3235). Pour tenter déclaircir ces divergences, létude de McGurk et Mueser (20) a comparé les scores cognitifs et cliniques de personnes souffrant dune maladie mentale grave en fonction de leur statut demploi. Les auteurs mentionnent que le groupe de personnes recevant un soutien à leur emploi présentait des scores plus faibles lorsque comparé au groupe travaillant de façon autonome, avec des différences significatives tant au niveau de la mémoire de travail qu à celui des symptômes positifs (20). Dautres auteurs soulignent que ce sont avant tout les capacités cognitives de la personne qui représentent le principal déterminant de lexercice dun travail (3235). En ce sens, Green et collaborateurs (31) précisent, à partir de leur méta-analyse, quentre 20 % et 60 % de la variance des résultats de fonctionnement de la personne dans la collectivité peuvent être expliqués par les dimensions cognitives. En ce qui concerne les éléments cognitifs les plus saillants, on note la mémoire exécutive, la fluidité verbale et lattention vigilance (31,35). Une étude plus récente, qui va à lencontre de ces résultats et dans laquelle 150 personnes souffrant de troubles mentaux graves inscrites à des programmes de réinsertion au travail ont été évaluées sur les m êmes capacités cognitives, ne permettait pas de distinguer les personnes qui obtiendraient un emploi compétitif après un an et 2 ans de suivi (24). Les variables reliées à la notion de travailLuzzo et McWhirter (36) mentionnent que m ême lorsque la personne démontre des intér êts pour un champ professionnel particulier, elle aura vraisemblablement des difficultés à les développer si elle perçoit dimportants obstacles à obtenir un emploi dans ce domaine. Daprès différents auteurs, une personne qui a un sentiment defficacité élevé pour surmonter des obstacles éventuels présente une plus grande probabilité de sengager à tenter de les contrecarrer et, par conséquent, les dépasser (36,37). Dailleurs, Regenold et collaborateurs (21) montrent dans leur étude que les personnes ayant des problèmes de santé mentale qui présentent un niveau élevé de sentiment defficacité sont plus enclines à atteindre leurs objectifs professionnels. Comme le précise Bandura (38), lune des sources du sentiment defficacité pour accomplir une tâche spécifique est reliée aux expériences antérieures dans ce m ême domaine. Dans ce sens, certaines études montrent que les antécédents socioprofessionnels expliquent de 20 % à 60 % de la variance de lobtention dun emploi ou encore sont significativement corrélés à latteinte dobjectifs professionnels (3941). Les variables psychosocialesLe soutien social reçu par les personnes, pour ce qui est de la fréquence et de la qualité, conduit à un meilleur taux dembauche (42,43). Dautres auteurs mentionnent que les personnes qui ont moins de facilité à obtenir un emploi sont celles qui concentrent leur attention sur les obstacles externes à leur insertion en emploi, comme les préjugés potentiels envers les personnes atteintes dune maladie mentale ou encore les attitudes négatives des employeurs (25,44,45).A partir de leurs résultats, Secker et collaborateurs (44) émettent lhypothèse quil serait fort probable que ces m êmes personnes perçoivent peu dencouragement de leurs proches à les inciter à entrer sur le marché du travail. A notre connaissance, aucune étude na intégré de façon systématique lensemble des différentes caractéristiques de la personne souffrant dune maladie mentale en vue de comprendre son insertion au travail. Nous proposons donc détudier, au sein dune seule étude, les déterminants individuels de linsertion au travail comme les variables sociodémographiques, psychosociales, cliniques et cognitives ainsi que celles reliées au domaine du travail et ce, selon différents indicateurs dinsertion au travail. MéthodeDéroulement de létude La recherche était prospective avec collecte de données au moment de linscription des participants à un des 8 organismes de réinsertion au travail ciblés, puis 9 mois après cette inscription. Ladministration des questionnaires a été effectuée lors de linscription de la personne à lun de ces organismes. Neuf mois après la première entrevue, les participants de létude étaient contactés par téléphone (entrevue de 15 à 20 minutes) pour déterminer leur statut demploi. Organismes de réinsertion au travail Huit organismes de la région de Montréal ont été retenus pour le recrutement des participants à cette étude. Le choix de ces organismes a été fait en fonction des services quils offrent en employabilité pour la clientèle souffrant de maladie mentale, cest-à-dire préparatoires à lemploi. Participants Neuf mois après leur inscription à un programme de réinsertion au travail, 202 personnes, cest-à-dire 79,5 % de léchantillon initial (n = 254), ont répondu à lentrevue téléphonique. Léchantillon ayant répondu aux 2 phases de létude était composé dune proportion presque égale de femmes (55 %) et dhommes (45 %) dont la moyenne dâge était de 38 ans (É.T. = 8,68). La grande majorité des participants étaient dorigine canadienne française et blanche, et près des 2 tiers de léchantillon étaient célibataires (Tableau 1).
A propos de leur diagnostic psychiatrique, plus des 2 tiers présentaient soit un trouble de lhumeur (38,6 %), soit étaient atteints de schizophrénie ou dautres troubles psychotiques (19,8 %) ou encore souffraient de troubles anxieux (10,9 %). En ce qui concerne leurs antécédents de travail, presque 2 tiers (60,8 %) des personnes navaient pas travaillé pendant une période inférieure à 2 ans.A propos de leur situation financière, environ un tiers percevait une aide financière, dont 88 % provenait du bien- être social offert au Québec. Les questionnaires et tests cognitifs La batterie de questionnaires et de tests cognitifs est répartie en 4 catégories : 1) travail (voir Tableau 2,4648), 2) psychosociale (Tableau 3, 4952), 3) clinique (Tableau 4, 53) et 4) cognitive (Tableau 5, 5456). Le nombre dénoncés, léchelle de réponse, la moyenne et les écarts types ainsi que les indices de cohérence interne (57) pour chacune des échelles des questionnaires sont indiqués dans les tableaux, lorsque ces critères sappliquent. Par exemple, la mesure des stratégies de recherche demploi comprend 14 stratégies comme « envoyer votre curriculum vitae à un ou plusieurs employeurs ». Le premier score représente le nombre de stratégies de recherche demploi que la personne a utilisées dans les 9 derniers mois. Cette mesure a été tirée dun projet qui portait sur linsertion au travail de finissants en ingénierie (58) et a été adaptée aux personnes souffrant dune maladie mentale.A linstar de Castra (59), une nouvelle sous-échelle a été construite; il sagit de lengagement vers le travail. Cette mesure a été conçue en fonction de lutilisation de certaines stratégies de recherche demploi reconnues comme étant engageantes vers le travail.
Les analyses statistiques Elles consistaient à comparer les résultats des personnes aux questionnaires et aux tests selon plusieurs variables inhérentes à linsertion socioprofessionnelle. Les indicateurs sont comme suit : 1) lexercice ou non dune activité de travail (tous types demploi confondus), 2) lobtention dun emploi compétitif ou pas demploi, 3) le niveau dindépendance autonomie au travail (continuum en 9 points, 1 = activité de travail dans un atelier protégé à 9 = emploi strictement indépendantcompétitif), 4) le délai pour débuter un emploi (nombre de jours après linscription à un organisme de réinsertion au travail) et 5) le nombre dheures travaillées par semaine (de 1 à 60 heures). Pour les 2 premières variables dépendantes de type dichotomique, des analyses de régression logistique (méthode : ForwardWald) ont été conduites. Pour ce qui est des 3 dernières variables dépendantes, des analyses de régression linéaire (méthode : stepwise) ont été réalisées. Pour chacune des analyses de régression, les variables indépendantes étaient regroupées selon 5 grandes catégories : sociodémographique, travail, psychosociale, clinique et cognitive (Tableaux de 1 à 5). Par la suite, les variables de chaque catégorie qui se révélaient significatives étaient retenues et regroupées pour vérifier quelle variable, quelle que soit sa catégorie dappartenance, était la plus significative. Enfin, puisquil est difficile dinterpréter des variables indépendantes discrètes dans des analyses de régression linéaire, des analyses de comparaison de moyennes de type test t et des analyses de variance ont permis de pallier cette difficulté. RésultatsSur 202 personnes contactées par téléphone, 9 mois après leur inscription à un organisme de réinsertion au travail, 108 (54 %) ont exercé une ou plusieurs activités de travail (79 personnes = 1 emploi à 7 personnes = 3 emplois) contre 84 personnes qui nont pu sinsérer sur le marché du travail. Sur ces 108 personnes, environ 70 % ont occupé un emploi de type compétitifautonome avec ou sans soutienaccompagnement, alors que 18 % ont exercé un emploi de type transitionnel et 12 % travaillaient dans un atelier protégé ou avaient travaillé occasionnellement. La Figure 1 nous renseigne sur le classement des activités de travail selon un continuum dautonomie au travail (1 = atelier protégé à 9 = emploi strictement indépendant compétitif).
Résultats des régressions logistiques Lorsque la personne ne reçoit pas daide financière (b = 0,76), que la durée de son absence du marché du travail est plus courte (b = 0,26) et que son engagement vers le travail est plus soutenu (b =0,66), elle augmente alors ses chances dexercer une activité de travail (Tableau 6).
En ce qui concerne « lobtention dun emploi strictement indépendant/compétitif », les résultats montrent, dune part, que ce sont les m êmes prédicteurs qui ressortent, comme laide financière, la durée dabsence du marché du travail et lengagement vers le travail, lesquels présentent respectivement des coefficients b de 1,18, 0,43 et 0,89. Dautre part, une variable additionnelle reliée au travail émerge significativement dans le modèle de prédiction, cest-à-dire lintention dobtenir un emploi sur le marché régulier du travail avec un coefficient b de 0,30 (Tableau 6). Lorsque les prédicteurs significatifs sont regroupés , il est possible de noter, dune part, que lengagement vers le travail est la seule variable qui permet de prédire lexercice dun emploi (variance égale à 18 %). Dautre part, lengagement vers le travail, la durée dabsence du marché du travail ainsi que laide financière reçue augmentent de façon significative la variance de lobtention dun emploi compétitif (variance cumulée égale à 35 %). Résultats des régressions linéaires et des tests de comparaison de moyennes Les variables significatives qui ressortent pour expliquer la variance de lautonomie en emploi sont : une durée dabsence du marché du travail moins élevée (b = 0,25), des niveaux de sentiment defficacité plus élevés dans la recherche demploi (b = 0,22) et pour faire face aux obstacles reliés au manque de compétence et de confiance en soi (b = 0,23) ainsi quun engagement vers le travail plus soutenu (b = 0,20) (Tableau 7).
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