REVUE

Le concept français d'athymhormie de 1922 à nos jours
Jean-Pierre Luauté, MD1, Olivier Saladini, MD2

Le concept psychiatrique d’athymhormie (perte de l’élan vital et de l’affectivité) a été créé au début du 20e siècle en France, où son usage était resté confiné jusqu’à ce qu’il soit heureusement repris par des neurologues, essentiellement francophones. Pour ses auteurs, M Dide et P Guiraud, il désignait une entité autonome, héritière de la « démence précoce » dont ils n’acceptaient pas le remplacement par une « schizophrénie » aux limites floues. Par la suite, ce terme désignera pour eux et, jusqu’à nos jours pour la majorité des psychiatres français, le noyau fondamental des formes déficitaires de psychoses. Le terme d’athymhormie (ou perte d’auto-activation psychique) est actuellement aussi utilisé en neurologie pour désigner les conséquences comportementales et affectives de lésions acquises des noyaux gris et plus généralement d’un circuit assimilé à la « boucle limbique ». Toutefois, la question se pose de la réalité phénoménologique des troubles correspondants et de l’intérêt d’une même appellation. Au terme de cette revue, il est conclu que même si les tableaux dans lesquels l’athymhormie s’insère en clinique psychiatrique et neurologique sont bien différents, le choix d’un même terme se défend dans le cadre d’une approche neuropsychiatrique renouvelée et symptomatique. L’objectif d’une telle approche est de rechercher en quoi certains symptômes, communs ou similaires, pourraient représenter le déficit d’une fonction physiologique que l’on suppose ici être celle de la motivation.

(Rev can psychiatric 2001 ; 46 : 639–646)

Mots clés:  athymhormie, schizophrénie déficitaire, perte d’auto-activation psychique, neuropsychiatrie, motivation


Le terme français « athymhormie » a été introduit dans la terminologie médicale pour décrire un aspect fondamental des psychoses déficitaires, et il reste toujours utilisé dans ce sens par les psychiatres français. Toutefois, l’usage de ce mot a été repris ces dernières années en clinique neurologique, surtout francophone, pour désigner un trouble majeur du comportement et des affects observé le plus souvent à la suite de lésions sous-corticales minimes.

Cette présentation de l’athymhormie sera surtout historique mais nous amènera à aborder, in fine, les deux questions suivantes : 1) les troubles ainsi désignés, en neurologie et psychiatrie, sont-ils de même nature et ont-ils alors valeur de syndrome? 2) si ce syndrome représente un déficit de la motivation, des hypothèses testables peuvent-elles être proposées?


Manuscript reçu en novembre 1999, rédigé, et accepté aux fins de publication en fèvrier 2001.
1médecin chef, Service de psychiatrie générale 26 G 02 Établissement Public de Santé 26102 Romans, France.
2practicien hospitalier, Service de psychiatrie générale 26 G 01 Établissement Public de Santé 26241 saiont-Vallier, France.
Adresse pour tirés à part : Dr JP Luauté, Service de psychiatrie générale 26 G0 2 Établissement Public de Santé Romans, France.


Historique

Le néologisme « athymhormie » (1) a été créé en 1922 par les psychiatres Maurice Dide et Paul Guiraud à partir du privatif latin a et de deux mots grecs, l’un thumos qui signifie l’humeur, l’autre hormé dont le sens est moins connu. Le mot hormé, formé à partir du verbe « òrµ » qui veut dire aller vers l’avant ou se précipiter était déjà utilisé par les Stoïciens. Sa signification est très riche car il désigne l’impulsion, mais également l’appétit, la tendance (2). Il est remarquable que ce terme ait été réutilisé presque au même moment au début de ce siècle par des auteurs qui ne se connaissaient pas : non seulement par Dide et Guiraud mais aussi par MacDougall (3) qui dans sa théorie hormique le définissait comme un processus intentionnel propre à l’homme, et par Von Monakow et Mourgue (4) pour lesquels il représentait la tendance primitive propulsive de l’être vivant, la « matrice des instincts ». En utilisant ce terme, tous ces auteurs se rattachaient à la tradition vitaliste et le mot hormé est ainsi proche du concept d’« élan vital » développé par Bergson (5).

La création par Dide et Guiraud du terme  « athymhormie » répondait à plusieurs objectifs.