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«"What's up, doc?"» Le contexte, les limites et les enjeux de la médecine fondée sur des données probantes pour les cliniciens (Evidence-Based Medicine)

Alain D Lesage, MD, MPhil1, Emmanuel Stip, MD, MSc2, Frédéric Grunberg, MD3

Contexte: L’approche d’une pratique fondée sur les données probantes n’est-elle pas une nouvelle façon de nommer la dialectique de la médecine moderne entre la pratique d’un art et l’éclairage des meilleures données de la science?
Méthodes: Cet essai en trois temps traite d’abord du contexte historique; ensuite, il aborde les limites conceptuelles et méthodologiques de l’approche par l’illustration de méta-analyses portant sur quatre situations qui ont cours en psychiatrie, avant de donner le mot de la fin au clinicien.
Contenu: Le contexte associe la pratique fondée sur les données probantes premièrement à la période des restrictions budgétaires et deuxièmement, à l’avènement d’Internet. L’engrenage de la machine apparemment bien huilée semble se détraquer quelque peu lorsqu’on tient compte des éléments subjectifs qui interviennent dans les méta-analyses. Par ailleurs, les données non publiées, l’homogénéisation des populations étudiées et la présomption que seules les études randomisées con- duisent à une connaissance scientifique valable posent problème. Nous croyons que le clinicien ne sera pas surpris et pourra même ramener le débat aussi loin que celui d’autrefois entre les empiristes et les rationalistes.
Conclusion: La pratique médicale fondée sur les données probantes dans sa vision la plus noble relance le questionnement nécessaire sur nos pratiques.


(Rev Can psychiatrie 2001;46:396-402)

Mots clés: enseignement médical, Internet, recherche clinique, psychiatrie, méta-analyses, administration de la santé, technologies de la santé

Introduction

Intitulé d’après la phrase déstructurante du célèbre personnage de bandes dessinées américain, cet essai tente de soumettre l’approche de la pratique fondée sur les données probantes (Evidence-Based Medicine que nous désignerons dorénavant sous l’acronyme EBM) à un regard critique s’adressant aux cliniciens. On doit se demander si cette nouvelle approche, qui semble déferler comme une mode, n’est pas une nouvelle façon de nommer la dialectique de la médecine moderne entre la pratique d’un art et l’éclairage des meilleurs instruments et données de la science.


Adapté d’un symposium tenu lors du 34e congrès de l’Association des médecins psychiatres du Québec, à Québec, en juin 2000.
Manuscrit reçu et accepté en avril 2001.
1Chercheur titulaire de l’Université de Montréal, Centre de recherche Fernand-Seguin, hôpital L-H Lafontaine, Montréal (Québec).
2Chercheur-boursier du Fonds de la recherche en santé du Québec, Centre de recherche Fernand-Seguin, hôpital L-H Lafontaine et Université de Montréal, Montréal (Québec)
3Chef du module de bioéthique et de psychiatrie légale, hôpital L-H Lafontaine, Montréal (Québec)
Adresse : Dr AD Lesage, Centre de recherche Fernand-Seguin, Hôpital L-H Lafontaine, 7331, rue Hochelaga, Montréal QC H1N 3V2
Courrier électronique : alesage@ssss.gouv.qc.ca

Ou peut-être sommes-nous, surtout en psychiatrie, à la croisée des chemins où la prise en compte des données probantes devient incontournable.

Cette approche ne peut que provoquer des réactions de la part des cliniciens. On peut ici tracer le parallèle, qui n’est pas une coïncidence, avec la description humoristique que Martin Knapp a faite de l’introduction de l’économique dans l’évaluation des services, de la gestion et des décisions liés à la santé (1). Il décrit cinq âges : le premier est celui de l’innocence où l’économique n’a absolument rien à faire avec la santé et où les cliniciens se concentrent sur les soins de leurs patients; le deuxième âge est celui du déni—l’introduction des contraintes budgétaires et du raisonnement économique provoque une réaction presque de rage selon laquelle il y a incompatibilité entre les considérations économiques et celles des choix thérapeutiques offerts ou prodigués par les cliniciens à leurs patients; le troisième âge est celui de l’acceptation aveugle