L’abus de substances psychoactives et l’adaptation sociale chez les psychotiques

Annie Lépine, MA1, Gilles Côté, PhD2


Objectif : Chez les sujets psychotiques, l’abus de substances psychoactives est-il associé à l’adaptation sociale ?

Méthode : Cinquante-cinq hommes psychotiques provenant d’un centre de détention ou d’un hôpital psychiatrique ont été évalués à l’aide de l’Échelle d’adaptation sociale (EAS-II) et d’une version française de la Phillips Rating Scale of Premorbid Adjustment in Schizophrenia (l’échelle d’évaluation de l’adaptation prémorbide de la schizophrénie de Phillips).

Résultats : Chez les sujets psychotiques, l’abus de substances psychoactives est associé à certains indices d’adaptation sociale et d’adaptation sexuelle prémorbide.

Conclusion : Des différences sont observées dans certains aspects du fonctionnement social, mais il est difficile de porter un jugement global sur l’adaptation sociale.

Mots clés : psychose, adaptation sociale, adaptation prémorbide, alcool, drogue

(Rev can psychiatrie 1998; 43: 1036–1039)

Les patients atteints de troubles mentaux graves qui manifestent des comportements antisociaux ou abusent de substances psychoactives sont difficilement pris en charge par le système de santé (1–3). Malgré cela, certaines études et observations cliniques fournissent des indices qui laissent croire que ces patients auraient une meilleure adaptation sociale que les patients qui ne présentent pas ce type de passage à l’acte (1,4–11). Dixon et autres (7) ont utilisé la Global Assessment Scale (GAS; échelle d’évaluation globale) (12) pour tester cette hypothèse. Les résultats n’ont pas démontré de différence significative entre les groupes ; toutefois les jeunes psychotiques abusant des substances psychoactives présentaient des indices de meilleure adaptation sexuelle prémorbide au cours de l’adolescence.

L’absence de résultats concluants de la GAS peut être attribuable au fait qu’elle n’évalue que le niveau de fonctionnement global d’un individu et que, par conséquent, elle est peu spécifique. Par ailleurs, les études qui se sont intéressées au problème n’ont pas toujours utilisé une définition homogène de l’abus d’alcool ou de drogue (13).

En raison de ces limites méthodologiques, l’objectif est ici de démontrer que, chez les sujets souffrant de troubles psychotiques, l’abus d’alcool ou de drogue ou la dépendance à ceux-ci est en relation avec des indices d’adaptation sociale et d’adaptation prémorbide.

Méthode

Sujets

Les sujets sont issus de l’étude de Côté, Lesage, Chawky et Loyer (14). L’échantillon original est composé de 129 sujets, soit 69 sujets issus du Centre régional de réception, établissement fédéral où sont envoyés tous les hommes récemment sentencés à deux ans ou plus de détention, et 60 sujets du Centre hospitalier Louis-H Lafontaine de Montréal. Il s’agit de sujets masculins, francophones ou anglophones, qui satisfont aux critères de la psychose ou à ceux des troubles graves de l’humeur dans le mois ayant précédé l’incarcération ou l’hospitalisation. Pour les fins de la présente recherche, seuls les 55 sujets répondant aux critères de la psychose ont été retenus. De ce nombre, 32 ont présenté un diagnostic d’abus d’alcool ou de drogue ou de dépendance à ceux-ci à un moment quelconque de leur vie. L’âge moyen de ces derniers est de 30,16 ans alors qu’il est de 31,77 ans pour ceux qui n’ont jamais abusé de substances psychoactives (t [52] = 1.02, P = 0.315). Les détails de la procédure sont décrits dans Côté et autres (14).

Instruments

Les diagnostics ont été établis à l’aide d’une version française du Structured Clinical Interview for DSM-III-R (SCID; entrevue clinique dirigée pour le DSM-III-R) (15). Les coefficients d’accord inter-juges pour les diagnostics de l’axe 1 varient entre 0.70 et 1.00 ; le coefficient moyen se situe à 0.91 (14). L’adaptation sociale a été mesurée à l’aide de l’Échelle d’adaptation sociale-II (16) (EAS-II). L’EAS-II comporte 57 items. Les « échelles compilées » utilisent les 52 premiers items et constituent un score moyen obtenu à chacune des grandes sections de l’EAS-II, le tout résumé dans une Évaluation globale basée sur le résultat moyen obtenu à chacune des échelles compilées. Des jugements cliniques forment également des échelles dites « finales » (17) de type Lykert; celles-ci portent sur les grandes sections de l’EAS-II, à l’exception de la section « Bien-être personnel. » La dernière « échelle finale » constitue un jugement global de l’adaptation générale du sujet. La fidélité inter-juges est généralement élevée, le coefficient intraclasse moyen étant de 0.88 ; les variables catégorielles présentent un taux d’accord inter-juges presque parfait (14). L’adaptation prémorbide a été mesurée à l’aide d’une traduction française de la version abrégée de la Phillips Rating Scale of Premorbid Adjustment in Schizophrenia (18). Celle-ci comporte deux sous-échelles : l’Échelle abrégée de l’adaptation sexuelle prémorbide » et l’« Échelle abrégée de l’adaptation sociale prémorbide. » La cotation est faite à partir des dossiers. La version française utilisée repose sur une triple traduction, la version finale ayant été l’objet d’une concertation. Les coefficients de fidélité pour l’une et l’autre sous-échelles sont respectivement de 0.99 et de 0.90.

Résultats

Le diagnostic est un indicateur du niveau de fonctionnement. À ce chapitre, les sujets ayant présenté un problème d’abus d’alcool ou de drogue ou de dépendance à ceux-ci diffèrent significativement des sujets n’ayant jamais eu de problème avec les substances psychoactives. En effet 84 % des sujets souffrant d’un trouble délirant ou d’un trouble psychotique nonspécifié ont déjà présenté un problème d’alcool ou de drogue alors que 62,1 % des sujets souffrant d’un trouble de type schizophrène (schizophrénie ou trouble schizo-affectif) n’ont jamais eu un tel problème.

Tableau 1.  Problèmes d’abus d’alcool ou de drogue ou de dépendance à vie et adaptation sociale




Variables

Alcool/drogue +
rang moyen
(médiane)
n = 22

Alcool/drogue –
rang moyen
(médiane)
n = 32




P

Adaptation sociale : Échelles compilées (EAS-II)      
Travail

Cohabitation

16.69 (2.00)

21.03 (2.29)

ns

Famille éloignée

27.74 (1.75)

23.30 (1.50)

ns

Loisirs / contacts sociaux

24.97 (3.00)

28.76 (3.20)

ns

Bien-être personnel

28.30 (2.75)

26.34 (2.75)

ns

Evaluation globale

24.45 (4.58)

31.93 (5.00)

0.04

Adaptation sociale : Échelles finales (EAS-II)      
Travail

Cohabitation

16.00 (3.00)

22.00 (3.50)

0.04

Famille éloignée

26.47 (3.00)

25.57 (3.00)

ns

Loisirs / contacts sociaux

23.87 (4.50)

30.38 (5.00)

ns

Adaptation générale

24.52 (4.00)

31.84 (5.00)

0.04

Adaptation prémorbide      
Échelle sexuelle

22.28 (3.00)

28.95 (3.00)

0.05

Échelle sociale

21.21 (3.00)

21.89 (3.00)

ns

Échelles combinées

18.46 (6.00)

23.26 (6.00)

ns

EAS = Échelle d’adaptation sociale.

Le Tableau 1 présente les résultats obtenus aux « échelles compilées » et aux « échelles finales » de l’EAS-II, ainsi que ceux obtenus aux deux sous-échelles d’adaptation prémorbide. Le tableau présente les rangs moyens ainsi que les résultats médians pour les sujets ayant eu des problèmes d’alcool ou de drogue (+) et pour ceux n’en ayant jamais eu (–). Un résultat médian faible indique une meilleure adaptation sociale.

Les résultats obtenus aux indices Cohabitation (M–W[36] = 1.75, P £ 0.04) et Adaptation générale (M–W[54] = 1.74, £ 0.04) des « échelles finales, » ainsi qu’à l’indice Évaluation globale des « échelles compilées » (M–W[54] = 1.72, £ 0.04) indiquent que les sujets ayant eu un problème d’abus de substances psychoactives ou de dépendance à celles-ci à un moment de leur vie présentent des indices d’une meilleure adaptation. De même, les résultats obtenus à l’ « Échelle abrégée de l’adaptation sexuelle prémorbide » indiquent que les sujets ayant déjà présenté un problème d’abus de substances psychoactives ou de dépendance à celles-ci ont une adaptation prémorbide supérieure (M–W[49] = 1.69,£ 0.05 ).

Discussion

Dans l’ensemble, les sujets psychotiques ayant présenté un problème d’abus d’alcool ou de drogue ou de dépendance à ceux-ci à un moment de leur vie manifestent certains indices d’une meilleure adaptation sociale et d’une meilleure adaptation prémorbide, en comparaison de ceux n’ayant jamais présenté ce type de problème. En ce sens, les différences observées sur le plan du diagnostic primaire traduisent déjà une attitude moins retraitiste des sujets qui ont eu un problème d’abus de substances psychoactives ou de dépendance à celles-ci.

Toutefois, cette conclusion ne prévaut que pour certains aspects du fonctionnement social et du fonctionnement prémorbide. En effet, les sujets psychotiques ayant eu des problèmes avec les substances psychoactives démontrent une meilleure adaptation à l’indice spécifique de la Cohabitation, aux indices globaux d’Adaptation générale et d’Adaptation globale de l’EAS-II, ainsi qu’à l’Adaptation sexuelle prémorbide. Bien que les indices globaux ressortent de façon importante dans les résultats obtenus, il importe de considérer que le jugement global est porté après que le clinicien a évalué les diverses sphères du fonctionnement.

L’absence de différence significative observée à certaines des échelles de l’EAS-II, en particulier aux échelles Bien-être personnel et Famille éloignée, peut s’expliquer en partie par la difficulté de définir et de mesurer l’adaptation sociale. Certains items la mesurent quant aux sentiments subjectifs, alors que d’autres la mesurent selon les comportements manifestes. Ce sont précisément les items à caractère subjectif qui soulèvent certaines questions. Par exemple, à l’item 30 portant sur le « souci, » qui vise à vérifier si le sujet s’est fait du souci au cours du dernier mois pour un membre de sa famille, le sujet qui ne s’est jamais fait de souci se voit attribuer la plus haute cote d’adaptation. Or, il est fort probable que les sujets psychotiques les plus retraitistes, comme les schizophrènes, plus nombreux parmi ceux n’ayant jamais eu de problèmes d’alcool ou de drogue, soient moins sensibles au vécu des autres que les sujets psychotiques moins retraitistes. Cela en fait-il pour autant des individus mieux adaptés ?  

Certains problèmes surviennent aussi lorsque vient le moment de mesurer l’adaptation prémorbide dans sa dimension sociale. La difficulté principale réside dans le fait que la grille de cotation de l’ « Échelle abrégée de l’adaptation sociale prémorbide » indique aux cotateurs de fonder leur jugement sur certains faits spécifiques de la vie sociale du sujet alors que, très souvent, ces faits spécifiques ne sont pas représentatifs de l’adaptation sociale réelle du sujet.

En définitive, il semble qu’il soit difficile de porter un jugement global sur l’adaptation sociale des sujets psychotiques. Les résultats tendent à indiquer que l’abus de substances psychoactives ou la dépendance à celles-ci est en lien avec certains indices d’adaptation sociale et d’adaptation prémorbide. Toutefois, il semble assez difficile de définir et de mesurer l’adaptation sociale, en particulier lorsqu’elle concerne des sentiments subjectifs.

Remerciement

Cette étude a été subventionnée par le programme conjoint de subventions de recherche en santé mentale du Fonds de la recherche en santé du Québec et du Conseil québécois de la recherche sociale (numéro 9112-78-104).


Implications cliniques

Limitations

Références

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Abstract

Objective: Is the abuse of psychoactive drugs in psychotic patients linked to social adjustment?

Method: Fifty-five psychotic men from a detention centre or a psychiatric hospital were assessed with the Social Adjustment Scale (SAS-II) and a French version of the Phillips Rating Scale of Premorbid Adjustment in Schizophrenia.   

Results: In psychotic patients, the abuse of psychoactive drugs is linked to some indicators of social adjustment and premorbid sexual adaptation.

Conclusion: Differences were found in some aspects of social functioning, but it is difficult to establish an overall assessment of social adjustment.


Manuscrit reçu en janvier 1997, rédigé, et accepté en mai 1998.

1Assistante de recherche, Département de psychologie, Université du Québec à Trois-Rivières, Trois-Rivières, Québec.

2Professeur, Département de psychologie, Université du Québec à Trois-Rivières, Trois-Rivières, Québec.

Adresse : A Lépine (Gilles Côté), Département de Psychologie, Université du Québec à Trois-Rivières CP 500, Trois-Rivières, QC  G9A 5H7

Rev can psychiatrie, vol 43, décembre 1998